L’allumeur de réverbères

dimanche 12 mars 2006.
 
Exceptionnellement, je publie ici un texte qui n’est pas de moi. Il a été écrit par Nicolas Leurette et je le trouve tellement remarquable que je vous en fait profiter.

L’allumeur de réverbères

Je vais vous parler d’une profession lointaine, celle des allumeurs de réverbères. Cette profession consistait à allumer les réverbères d’un quartier à la tombée de la nuit, et de les éteindre au petit matin. Ce travail simple a inspiré à l’époque beaucoup d’auteurs, comme Antoine de Saint Exupéry, et beaucoup de professeurs de mathématiques pour illustrer les probabilités : probabilité que le réverbère s’allume du premier coup et qu’il reste allumé par exemple. Cette profession a connu beaucoup d’essor lors du dix-neuvième siècle où les villes attiraient de plus en plus de monde (exode rural) d’où la nécessité d’avoir un éclairage public. Durant cette période, les allumeurs furent largement embauchés par les mairies ; leur travail étant indispensable, ils se croyaient donc à l’abri de tout licenciement : « Des réverbères, il y en aurait toujours besoin ! ». A l’époque, les lampadaires fonctionnaient au pétrole ou au gaz. Mais à l’aube du vingtième siècle, un inventeur américain (Thomas Edison) mit au point une ampoule électrique, présentée à l’exposition universelle de 1889 à Paris ; Edison, sans le savoir, avait déclenché la mort programmée de la belle profession d’allumeur de réverbères. Nos pauvres employés municipaux virent leurs antiques réverbères remplacés tour à tour par de modernes lampadaires. Le problème pour eux n’était pas la nostalgie du vieux réverbère en bronze, mais c’était que les lampadaires flambant neufs s’allumaient tous en même temps grâce à un unique interrupteur pour tout un quartier. Ils avaient trois choix : s’adapter, lutter ou être au chômage, mais en raison de leurs faibles pouvoirs, lutter en détruisant toutes les ampoules électriques était une hypothèse à écarter, et en outres, le chômage n’était pas très lucratif. Ils durent admettre que leur époque était révolue, et donc s’adapter : il fallait bien des employés pour les installer ces nouveaux lampadaires, et puis il fallait changer les ampoules et entretenir les armoires électriques. La plupart restèrent employés municipaux mais la profession en temps que telle était désormais morte. La nostalgie de cette époque persista dans leur mémoire, la poésie de leur métier resta dans la littérature et le coté mathématique de la chose se retrouva dans les manuels scolaires.

Je ne suis ni auteur ni mathématicien, et encore moins un ancien allumeur de réverbères... Si je vous parle de tout cela, c’est pour faire le parallèle entre cette profession et une autre profession à notre époque actuelle. Cette autre profession est la votre, celle des maisons de disques. L’histoire est souvent faite de répétitions et de contradictions : l’homme qui a inventé la lampe électrique condamnant les allumeurs de réverbères, est le même que celui qui à fait naître les maisons de disques en inventant le phonographe. Les maisons de disques sont nées au début du vingtième siècle grâce aux moyens d’enregistrer et de reproduire du son. Une nouvelle possibilité se créa, celle de pouvoir écouter de la musique à l’infini sans sortir de chez soi. Au début, cette possibilité ne toucha que les plus riches car le matériel était très onéreux. Mais les coûts de production chutant, cette possibilité devint une habitude qui connut un succès universel durant tout le vingtième siècle. Durant cette période, le profit des maisons de disques était basé sur la nécessité de centraliser la duplication d’oeuvre afin d’en réduire les coûts, ce qui leur procurait un rôle indispensable, puisque aucun artiste n’avait les moyens de produire lui-même en grande quantité le support de son oeuvre. Mais à l’aube du vingt-et-unième siècle, vint Internet... Je ne me lancerai pas dans le débat qui consiste à savoir qui l’a inventé, car cela n’apporterait rien. Grâce à Internet, on peut échanger gratuitement une oeuvre sans avoir besoin d’en acheter le support propre. Ce qui vous dérange, vous les maisons de disques, ce ne sont pas les droits d’auteurs, mais le fait qu’Internet permette de ne plus passer obligatoirement par vos services pour acquérir une oeuvre. Et comme les allumeurs de réverbères, vous êtes à votre tour confrontés à un grand problème : ne plus avoir d’utilité. Vous avez donc trois choix, vous adapter, lutter ou disparaître. Je crains fort que vous n’ayez choisi une lutte perdue d’avance, une lutte pour vendre du vent, un peu comme si nos braves allumeurs de réverbères avaient voulu que l’on équipe chaque réverbère d’un interrupteur qu’eux seuls auraient été habilités à actionner. Vous trouvez cela stupide ? C’est pourtant exactement ce que vous faites avec vos dispositifs anti-copies. Le réverbère n’appartient pas à l’allumeur, mais l’auteur ne vous appartient pas non plus. Et si moi, jugeant que la rue n’est pas suffisamment éclairée, je décide d’appuyer sur l’interrupteur afin de jouir, ainsi que mes concitoyens, de la lumière ?... L’allumeur va me faire un procès pour mise à disposition illégale de lumière ?... Vous trouvez cela stupide ? C’est pourtant exactement ce que vous faites quand vous attaquez un utilisateur de peer to peer en justice. Rendez-vous compte que la lutte est absurde et que vous allez la perdre, puisque toutes vos méthodes sont et seront impopulaires et contournables. Cessez les pressions sur nos élus et respectez les artistes en ne leur faisant plus dire n’importe quoi. Bien sûr que les artistes doivent être rémunérés ; pour cela il y a déjà les concerts, les représentations publicitaires et il reste à trouver tous ensemble un moyen de remplacer la vente de l’unité (disques, ventes en ligne ...) Mais il est clair que la vente à l’écoute, infinie (CD) ou limitée (DRM) est désormais sans avenir. Je ne veux pas votre mort, je suis convaincu que vous avez aidé plus d’un artiste à se faire connaître, et je veux, bien sûr, pouvoir encore découvrir de nouveaux talents. Mais publier des morceaux sur Internet ne coûte pas 1€ et je ne pense pas être le seul à ne pas vouloir PAYER POUR DU VENT ! Alors adaptez-vous ! Une entreprise réussit et subsiste grâce à sa capacité d’adaptation et non grâce à sa capacité à conserver des valeurs désuètes. Il y a une place pour vous dans la société culturelle de demain, mais si vous continuez à vous battre de manière stérile, vous allez perdre cette place, et d’autres en profiteront. Si les allumeurs de réverbères n’avaient pas accepté l’évolution, ils seraient tous morts de faim...

Et peut-être votre ancien rôle inspirera-t-il la littérature de demain et les mathématiciens ?


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